Ulysse 2.0

Article issu du numéro #2 de la revue – « Humains et Robots »

Poussé par les vagues, Ulysse s’échoue sur l’île lointaine de Calypso. La nymphe en tombe amoureuse et ne peut se résoudre à le laisser repartir vers Ithaque. Si le transhumanisme revisite les grands récits, il semble que l’offrande de Calypso faite à Ulysse, lui promettant de vivre « sans âge, ni mort » mais à ses côtés, trouve dans l’actuel ses résonances.

Les mythes ne sont décidément plus à leur place.
Les légendes d’Ulysse et Calypso semblent se travestir. La nymphe aux cheveux bouclés se déguise, s’habillant de promesses médicales pour réitérer son offre dans le contemporain. Elles auraient pourtant pu nous mettre la puce à l’oreille ses crèmes anti-âge planquées dans les placards de la salle de bain, ses chirurgies ou ses implants capillaires. Mais loin de s’arrêter en si bon chemin, la déesse fait le pas et dresse la table pour finalement nous servir le nectar et l’ambroisie. « Goûtez donc à la nourriture des dieux ». L’éternité promise.

Faut dire que devant ce festin, Ulysse se fait bien hésitant. C’est qu’il en a marre des souffrances humaines et de tous ces discours grandiloquents sur sa condition et ses limites. L’âme, la mort, l’être. Des discours obtus. Limités. Rétrécis. Qu’on lui parle plutôt d’humanité augmentée, de cryogénisation ou de manipulation de son code génétique !

Puis franchement, objectivement, qui peut croire que Pénélope l’attende encore ? Qui peut croire en cet amour ? Non c’est d’abord sur soi que l’on doit compter pour être vraiment libre, pour être autonome, pour s’élever vers les cieux. Rien que sur soi. Pour Ulysse, le septième ciel, ce n’est plus une métaphore, il veut y aller pour de bon. Et ce n’est certainement pas Pénélope qui va l’y conduire.

Alors nul besoin de prendre cet air nostalgique en fixant la mer en direction d’Ithaque toute la journée. « Héros du retour ». « Celui qui est revenu pour être lui-même ». Non, héros du repos. Celui qui a trouvé la quiétude. Héro de l’oubli. Ou celui qui n’a que faire de ses souvenirs.
Non, décidément, les mythes ne sont plus à leur place.
Et Calypso, elle qui rêvait d’amour n’a plus le goût des légendes. Elle n’aime que la science, la médecine et ne jure que du Progrès. Elle songe à l’humanité augmentée pour se sentir moins seule, pour peupler son île d’errances solidaires. La mort des hommes est de toujours son isolement. Elle voudrait la liquider. Oui, liquider la mort. Mais pas simplement des pratiques de la vie, pas simplement la rendre clandestine. Non, la liquider. L’immortalité est pour elle un droit. Et la nature, injuste. Aux hommes de réclamer leur dû.

Il n’y a plus que des ombres qui peuplent maintenant l’île de Calypso. Des ombres anonymes traversant les jours devenus identiques à eux-mêmes. On ne les compte d’ailleurs plus. Personne ne songe à ses passions passées ; c’est la quiétude absolue.

Mais Ulysse est un héros. Il lui reste encore un peu de courage pour s’ennuyer et s’angoisser. Dans ce brouillard où chacun est devenu « personne », il se souvient de ce nom qu’il avait jeté au cyclope pour le duper. « Personne », comme le masque du plus rusé des hommes. Ulysse se souvient.

Et de ses souvenirs jaillissent à nouveau ses passions divines. Immaîtrisables. De celles qui le dépassent mais le renvoient sur terre. Sa haine qui le pourchasse, son amour qui le protège. Ulysse retrouve ses déchirures, ses manques et un être à conquérir. Il se souvient. Sa tragédie le rappelle. Il est temps de partir.

Alors non, les mythes n’ont plus de place.
Ils ont perdu la mémoire et se clandestinent. Ils n’ont plus guère le goût de la langue. Alors qu’ils chuchotaient à nos monstres intérieurs, les voilà qu’ils s’incarnent dans des créatures ; des créatures étonnement tentées par l’abandon de leur humanité.

Et au milieu de ces monstres anonymes, Ulysse, lui, se dirige vers ses souvenirs. Il s’avance sur le chemin du retour, dessinant pour chacun le sentier qui de l’errance mène au voyage.