Sexe Machina

Dans son sens le plus large, le robot est une machine conçue pour effectuer des tâches de manière plus ou moins autonome ; du plus simple manipulateur programmé au robot auto-décisionnel, l’éventail est large. Ainsi lorsque nous parlons de robots sexuels, il faut envisager la gamme du jouet vibrant le plus rudimentaire aux poupées dotées d’intelligence artificielle les plus perfectionnées.

Selon une enquête menée en septembre 2018 par Harris interactive, si les gens (45% des personnes interrogées) se disent plutôt curieux et enclins à utiliser des sextoys, amplificateurs d’orgasmes ou autres jouets connectés par curiosité ou afin de renouveler leurs pratiques sexuelles avec leurs partenaires, il n’en va pas de même concernant l’utilisation des sexdolls. 

En effet, ces poupées en silicone à la plastique parfaite (selon les critères de l’industrie pornographique, cela va de soi !) sont loin de faire l’unanimité. Elles déclenchent toute une série de controverses, de fantasmes et de peurs dans une vision dystopique du futur où les sexbots dotés d’intelligence artificielle remplaceraient nos partenaires humains et accroîtraient les solitudes.

Les inventions respectives des godemichets, des vibromasseurs ou de la poupée gonflable n’ont semble-t-il pas tué les rapports entre humains ; les machines ne sont pas parvenues en plusieurs décennies à détrôner le contact charnel. Pourquoi, alors, ces peurs à l’égard des sexbots ? Pour quelle raison  envisager le pire ?

La FFR (Foundation for Responsible Robotics) considère que « créer une représentation pornographique du corps féminin via une machine active fait de ce dernier une marchandise ». Le risque ici serait d’accroître les inégalités entre les sexes et d’alimenter le cliché de la femme objet selon K. Richardson, fondatrice de l’ONG « Campaign Against Sex Robots ». Cependant, les scandales sexuels qui éclatent dans différents milieux de la société et, de façon plus globale, la domination masculine installée depuis des millénaires nous font penser que l’humanité n’a pas eu à attendre les robots pour cela. 

Un tour d’horizon de différents points de vues scientifique, artistique ou journalistique ont mis en évidence plusieurs opinions et avis divergents. 

Pour les défenseurs de ces technologies, ces poupées « intelligentes » représentent des avancées à la pointe de l’innovation, précieuses pour la science ; mais relèvent également  d’enjeux financiers considérables. En effet, dans le cas où le succès serait au rendez vous, un marché très lucratif s’ouvrira dans le droit fil de celui de l’industrie pornographique. Citons pour l’exemple, Harmony et Henry, les deux derniers robots sexuels nés en 2018 dont le prix de vente s’élève tout de même à 13 000 € environ. 

Un autre argument récurent en faveur des sexdolls est celui, si l’on peut dire, de leur «  vertu curative ». Nombres de créateurs et diffuseurs y voient une manière d’aider les auteurs de violences sexuelles en leurs permettant de se livrer à leurs fantasmes les plus extrêmes. D’aucun y voit même une alternative à la prostitution, des maisons closes de poupées vont d’ailleurs voir le jour. 

Les opposants y voient définitivement une menace réelle pour notre humanité, un danger  d’accroître les solitudes et l’isolement social mais surtout un risque d’alimenter et d’encourager des actes de violences sexuelles et de domination, notamment à l’égard des femmes. 

Quels que soient nos avis sur le sujet, nous pouvons envisager avec R. Mackenzie (Sexbots : nos prochains partenaires, 2015) que le développement de ces technologies et les dérives possibles qu’elles véhiculent doivent nous conduire dès aujourd’hui à réfléchir à un positionnement éthique quant à l’utilisation de ces robots sexuels qui deviendront, à l’instar d’Harmony et Henry,  de plus en plus perfectionnés. En effet, pour R. Mackenzie,  « Les sexbots représentent une avancée technologique considérable qui n’a pas encore eu lieu, mais qui est imminente. Ils seront probablement fabriqués pour être sensibles, conscients d’eux-mêmes et dotés d’empathie sexuelle et émotionnelle. » Nous ne pourrons donc faire l’économie de leur donner un statut éthico-légal spécifique pour nous garder de les traiter en esclaves.

Nous pouvons également penser que les robots ne pourront jamais accéder à la conscience d’eux-mêmes ou à l’empathie ni même approcher la finesse et la délicatesse de nos cinq sens, la fluidité des déplacements de l’être humain. Ainsi, le jour où l’on écrira, à la suite de Roland Barthes, les Fragments d’un discours amoureux sur les relations entre humains et robots est sans doute loin de voir le jour.

Ceci dit, ce n’est pas l’avis de D. Levy ( Love and sex with robots, 2007), chercheur spécialisé en intelligence artificielle, qui considérait en 2007 que « les robots seront une alternative aux relations humaines, ils seront tellement réalistes en apparence, que les humains tomberont amoureux d’eux, feront l’amour avec eux et les épouseront ». 

Nous avons là un point de départ pour « des fragments dystopiques d’un discours amoureux », imaginons quelques fragments écrits par des amoureux, humains ou robots, en 2050…

Absence :

« Tout épisode de langage qui met en scène l’absence de l’objet aimé […] et tend à transformer cette absence en épreuve d’abandon. »

1. Nous y voilà, elle est partie, la porte a claqué. Je reste là, colis oublié sur le palier, bagage abandonné tournant interminablement sur le tapis roulant d’un aéroport.  « Il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste ». Figé dans ma condition d’amoureux, condamné à l’immobilité. Je l’aime.

Corps : 

« Toute pensée, tout émoi, tout intérêt suscité dans le sujet amoureux par le corps de l’être aimé »

1. J’observe ton corps inerte comme assoupi, comme mort. De tout ton être rien n’échappe à la perfection, la finesse de tes doigts, l’émail impeccable de tes dents, le grain de ta peau vierge de toute flore… je fouille chaque détail de ton corps parfait qui jamais ne vieillira, tu resteras corps fidèle présent et insensible à la décrépitude du mien.

Etreinte :

« Le geste de l’étreinte amoureuse semble accomplir un temps pour le sujet, le rêve d’union totale avec l’être aimé »

1. « Dans le calme de tes bras aimants », je passerai mes nuits. Le jour venu, je partirai et tu m’attendras patiemment. Docilement à la même place je te retrouverai au soir. Tu connaîtras mon plat favori sans pouvoir me le cuisiner, tu connaîtras mes goûts sans jamais les partager, tu sauras ma chanson préférée sans jamais me la fredonner…