« La Chaîne » par Laurent RIGAUD

Texte issu du numéro 2 « Humains et Robots »

I

Je venais de prendre mon service, derrière la machine, comme d’habitude, comme tout le monde. Sur ma droite, à la place de Jean, devant la machine, se tenait une autre machine, sophistiquée celle-là. Un androïde.

Cela faisait deux bons mois que Jean n’était plus à l’usine. Inapte. Il ne tenait plus la cadence et les experts venus quelques temps auparavant afin d’améliorer la gestion de l’espace pour un meilleur rendement n’avaient rien pu faire. Le diagnostic était sans appel : « Trouble de la performance ». Désormais, les services de santé s’occupaient de lui.

Prendre le poulet, le retourner, enlever les abats, poser le poulet sur le tapis roulant, prendre le poulet… huit heures par jour.

Jean réceptionne le poulet sur la chaîne, le suspend à un crochet. Il découpe, cuisses, ailes, filets… huit heures par jour.

Avec Jean, on arrivait à s’adapter au rythme de la chaîne. Parfois je ralentissais, n’envoyais pas trop vite les poulets. Il ne s’agissait que de quelques secondes de gagné mais sur huit heures cela pouvait se ressentir, surtout lorsque la douleur apparaissait. Mais ce jour-là, l’androïde allait vite, très vite, et il attendait les poulets. À chaque fois, l’espace d’un instant, il me fixait avec ses yeux tels des caméras. Les mêmes que celles suspendues au plafond.

Lorsque la sirène a annoncé la fin de la journée, je suis rentré chez moi. L’androïde, lui, est resté et une immense inquiétude m’a envahi. Son regard avait quelque chose d’étrange. Le lendemain, il était encore là. La chaîne a démarré, il s’est animé, a tourné la tête, m’a regardé, attendait.

II

« 35 ans de boutique et 75% de matière organique » me lançait régulièrement Jean avec son sourire teinté d’une légère amertume. C’était un drôle de type. Toujours un peu en colère et un rien désabusé. Il semblait appartenir à un autre temps. Il me parlait souvent d’un gars du début du 20e siècle dont j’ai oublié le nom. Cela s’appelle un artiste je crois.

« Tu vois Louis, ce film raconte notre histoire. Le gars, il visse des boulons sur une chaîne de montage et la chaîne va de plus en plus vite. Alors il accélère, mais il ne parvient pas à tenir la cadence. Du coup, il se retrouve happé par les rouages, tourne à l’intérieur du système et en ressort fou. Ce type était un génie subversif. Mais tu vois, c’était aussi un comique et on ne se rappelle que de ça, du comique ! Alors tout le monde rit, tout le monde applaudit, et tout le monde retourne visser ses boulons ! Mais merde ce gars était un Anarchiste !!! »

Un fort signal sonore m’a sorti de ma réflexion. C’était reparti pour huit heures. Cet androïde allait vraiment très vite. 

La chaîne, c’est elle le patron. Elle donne le rythme. C’est dur pour le corps. Jean disait qu’on appelait ça Taylorisme vers le milieu du 20e siècle et puis Toyotisme au début du 21e.

« Le bon geste dans le bon espace. Rendre le geste le plus précis possible, le plus efficace, éviter les mouvements inutiles, limiter la perte de temps, limiter l’espace, gommer la singularité, éradiquer l’erreur, s’adapter à la chaîne ! Mais crois-tu que Picasso aurait pu peindre toute son œuvre sur une chaîne ? ».

Artiste ? Anarchiste ? Picasso ? Taylorisme ? Toyotisme ? D’où sortait-il tout ça ? J’avais voulu me renseigner en regardant sur la toile mais n’avais rien trouvé à ce propos sur les sites officiels de la corporation et m’étais demandé si Jean ne déraillait pas un peu.

Le signal sonore a retenti à nouveau. L’androïde attendait.

III

– Louis. Vous permettez que je vous appelle Louis ? Nos études montrent une baisse de la performance dans votre travail. Il semblerait que votre rythme ait quelque peu ralenti.

En face de moi, ils étaient trois. Des agents du Service du dysfonctionnement.

– Mais ne vous inquiétez pas, nous allons vous aider afin que vous retrouviez vos compétences initiales. Nous voyons dans votre dossier que vous avez déjà bénéficié de soins pour vos genoux.

– Oui, j’ai débuté à l’orientation de la marchandise. Les genoux, c’était à force de me baisser pour soulever les cartons.

– Hum, je vois. Nous avons repéré que la défaillance serait aujourd’hui située au niveau de vos poignets. Vous allez être reçu par les Services de santé afin qu’un diagnostic soit établi.

IV

Avec mes nouveaux poignets biotechniques, j’ai cru que cela allait s’arranger. Mais je n’arrêtais pas de penser à une discussion que j’avais eu un jour avec Jean, chez lui, après le boulot.

– Je ne comprends pas Jean. Les gars quand ils bossent, ils gueulent contre les patrons et quand ils ne bossent plus, ils gueulent encore contre les patrons.

– J’vais te dire Louis, c’est très simple. Ils gueulent parce que ce sont des crétins. Oui des crétins. Franchement pour rester huit heures par jour le nez dans le cul d’un poulet faut vraiment être un crétin. Mais le pire c’est quand ils se font virer. Après tout c’qu’on a fait pour cette usine. J’y ai passé trente ans de ma vie. Et maintenant ? Dans quel cul je vais mettre mon nez ? Non, mais qu’est-ce qu’ils croient ? Qu’on va leur dérouler le tapis rouge pour service rendu à la Corporation !!! Oui tu as raison Jean. Quand ils bossent, ils gueulent contre les patrons. Quand ils ne bossent plus, ils gueulent contre les patrons. J’vais te dire. Ça les arrange. Comme ça, ils se disent qu’ils ne sont pas responsables. Mais tu sais, pour mettre son nez dans l’cul du poulet, faut un peu s’pencher en avant, parfois faut même s’mettre accroupi, et là généralement c’est pas un nez qu’tu reçois ! Tu vois un peu le tableau ? Au début ça fait un peu mal, et puis on s’habitue, peut-être qu’on finit même par aimer ça. Mais y’a quelque chose qui leur fait vraiment mal. C’est quand ça s’arrête. Parce que là ils se retrouvent seuls face à eux-mêmes. Obligés de faire le triste constat de leur misérable condition. Et ça c’est insupportable. Alors ils regardent plus loin. Un gars qui met son nez dans l’cul d’un poulet meilleur marché. Et là c’est encore plus insupportable, parce que lui, il a au moins un cul dans lequel il peut mettre son nez. Alors ils se choisissent un responsable. Un responsable qui va les sauver. Ils votent même pour lui. Comme ça, si le responsable ne les sauve pas, ils pourront toujours dire que c’est de sa faute. Alors Louis ! Demande toi ! À qui appartient le cul dans lequel tu mets ton nez ?

Jean se tenait face à moi, le coude posé sur la table, l’avant-bras à la verticale. Dans sa main, un croupion grandeur nature, en bois, sculpté.

-Tiens c’est pour toi. Et n’oublie pas. La vérité est dans le cul du poulet !!! 

V

En rentrant chez moi, j’ai cherché ce croupion. Je ne me rappelais plus où je l’avais mis mais j’ai fini par le trouver au fond d’un tiroir. J’ai pris un marteau. J’ai tapé d’un coup sec. À l’intérieur se trouvait un disque dur Gigamax. Assez rare et plutôt cher. Je l’ai glissé dans la fiche prévue à cet effet, derrière mon oreille droite, et là :

Une infinité de données, une immensité de savoirs pour laquelle mille vies ne seraient pas suffisantes afin d’en faire le tour.  

VI 

Je n’ai plus le cœur à travailler. Le signal sonore a retenti trois fois aujourd’hui.

– Louis. Vous permettez que je vous appelle Louis. La corporation a décidé de vous offrir un Programme de réadaptation à la performance. Les Services de santé vont venir vous chercher.

Je me suis rendu à l’atelier afin de récupérer mes affaires. En sortant, je me suis tourné une dernière fois vers l’androïde. Nous nous sommes regardés. Il m’a semblé qu’il pleurait.