Désir Machinal

Un désir pour le robot ?
Impossible insupportable à l’être humain.

L’humain, humus, idée du terrestre, la terre, l’ori- gine. L’homo, né de la terre, créature déraison- nable qui s’oppose à la bête féroce. À la seule condition d’être civilisé, et donc, coupé en deux.

L’humain, c’est cet être qui vit ce conflit interne entre ce qui le fait pour toujours insatisfait du côté de ce qu’il n’a pas, et ce qui du côté du plein le mettrait hors sujet.

Cette douloureuse mais nécessaire conflictuali- sation peut le perdre.
Sujet en perte.
Habiter le langage plutôt qu’en être habité ? Incorporer à la machine un désir, se débarrasser de l’horreur de l’être ?

Désirant.
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La machine, son langage binaire, consomme et consume l’être parlant.
Si le langage ne fait plus jouer l’équivoque, s’il n’existait plus d’au-delà du discours,
alors, nous serions confrontés au réel de la mort. Le robot, c’est l’anti humain, fabriqué par des humains, et donc à leur image.
C’est un vœu, une quête que le sujet humain maintient depuis longtemps, depuis la nuit des temps : devenir immortel.
Il y va par le biais de fréquenter les dieux, d’un pacte avec le diable.
Et s’il ne peut s’y soustraire, si le signifiant maître venait à l’emporter, il lui reste encore la résurrec- tion, la réincarnation.
Il y croit à moitié.
Et pourquoi à moitié?
Parce qu’il faut bien un terme.
Un terme à l’immortalité, à ce qui pourrait se présenter comme l’insupportable, qu’il n’y ait pas de fin ou qu’il y en ait une.
Alors que peut-il faire ? Empêtré de ne savoir la fin…

Prêter à la machine une possibilité de manquer, la placer du côté du doute, de la perte, là où elle peut se tromper ?
Qu’est-ce que cette machine humanisée, un « homme augmenté » ?

Un-en-plus pour combler l’un-en-moins ?
Quel est ce sujet que la perte tourmente, mais que le plein confronte à la présence massive d’un monde indicible et inimaginable qu’il s’agit de trouer pour pouvoir
respirer, pour pouvoir exister.
D’y être assujetti il n’a que le langage pour habi- ter ce monde en allant le trouer.
Alors que peut-il faire de cette chose inerte, pleine, qui se présente à lui, sinon imaginer qu’elle est à son image, manquante comme lui ? Tout bricolé qu’il est dans le désir de l’Autre, il n’a d’autre moyen que de s’y référer. Pour que la machine devienne fréquentable, il se trouve obli- gé de la croire désirante ou du moins animée de certaines intentions.

Approchant cet autre sous sa forme machi- nale et venant le trouer, il produit une figure de l’énigme du désir et ouvre la question qui, à la fois le tourmente et le maintient en vie, le C he vuoi et son florilège d’interprétations.

Le robot, « ouvrier artificiel », exécute le travail forcé, le travail de l’esclave. Inventé pour sup- pléer l’humain, ses manques, rationaliser sa présence. Recouvrir l’incomplétude ?

Ces nouveaux appareils, que viennent-il ména- ger ?
Ce qui torture la pensée ? Lemotrobotestfroid,- sansoriginedelangage,fabricationd’exécutionde- tâches. Servitude.

De o rbota à robota, machine à l’aspect humain, imaginée à son image, quelle image ? En vain, retour de l’inélaboré, le robot surveille l’humain sans qu’il ne le mesure.

L’«intelligence artificielle » voulait produire une machine pour l’homme qu’il pourrait façonner à sa main, débarrassée de ses propres impasses. Soulager ce quelque chose du quotidien.

Mais pas à sa place.
Qu’il reste à sa place.
S’il y a inhumanité, c’est parce qu’il y a humanité. Le robot ne se trompe pas sur les mots, frayeur. Un langage qui dit la vérité, horreur.
Pour y venir lui-même comme sujet, l’humain n’a d’autre choix que de donner à l’autre un statut de sujet.

Que fait-on de ce qui chute dans la langue, ce mot qui reste pour dire mieux, pour dire plus, ce mot qu’on ne trouve pas, qui s’échappe et revient sur le bout de lalangue… Ce mot qui continue à nous faire parler, chercher, à ne pas mourir.

Que devient l’inconscient dans un pareil système ?
Un inconscient chez le robot ?
C’est une projection, reliquat de l’infantile, pour ne pas oublier ce qui est refoulé. L’humain rom- pu à traiter la question de ce qui lui échappe, ne peut s’en empêcher. Comment quérir, comment inventer sans les restes de nos questions ?

Idée curieuse, invention humaine, peur de sa perte ?
Il ne peut faire que ça, mettre du sens là où il se

perd… Du désir là où il perd…

Humain chercheur, humble témoin du monde et de la nature, avec ses/ces impasses,
seul moteur de sa quête…

Fabrique d’un artifice à l’intelligence, grimace de réalité, impossible complétude.
Pas d’équivalence à l’homme, pas d’équivalence entre hommes …

À soigner.
Pour chacun d’entre nous, amnésiques que nous sommes, reste toujours l’empreinte d’un mo- ment singulier : celui où il a dit « allez, j’y vais ! Je vais me jeter dans la gueule du mystère.»

Il a tenté de dire « si j’avais su j’aurai pas v’nu » mais s’il a pu le dire, c’est qu’il était trop tard.
Il est de ces curieux sujets, ou ces sujets curieux qu’on appelle les autistes, qui semblent avoir choisi une toute autre façon.
Pour se protéger de l’énigme du désir, se proté- ger de l’autre.
Ils ont dit non.
Non à la violence du symbolique.
Ceux-là, s’intéressent aux machines. D’ailleurs, ils en construisent.

Ils s’y prennent si bien qu’ils nous utilisent nous- même comme des machines pour en construire d’autres.
Mais dans ces ensembles complexes de pièces assemblées, éléments d’une structure, il y a du machinal et de l’inanimé. Pour peu qu’un désir réussisse sa percée vient à s’introduire un élé- ment vivant.

C’est parfois une main, ou un corps tout entier, le fil du téléphone qui vient les relier.
De nous laisser venir, il ne peut ignorer qu’il vient d’accepter d’en passer par un autre.

Ce qui va désormais régler ce curieux assem- blage, organiser ce bricolage, c’est que ça va parler.
C’est le langage.

Et pourquoi ça vient là ?
La science ne le sait pas.
Comme elle ne peut savoir comment, par l’opé- ration d’un mystère, la machine inanimée pour- rait devenir machine à désirer.

Matérialiser la machine en humain, motérialiser pour que ça réponde là où ça bute.
Ça parle.
Comment accepter de ne pas savoir, de ne pas comprendre, de ne pas trouver, de ne pas dire le tout ?

Les tenants des théories de la communication cherchent encore le terme d’une communication sans reste.
Comment continuer à chercher sans cet insu inépuisable ?

On l’appelle l’inconscient.
Rêver cet insu chez le robot ?… Où est l’insu… ? Chez celui qui y croit.
Sa croix.
Projection/protection de l’homme de ne pas savoir, de ne pas l’avoir, même
« augmenté » …
Ça-croit.
Création machinale et matérielle venant là, tenter de se saisir d’une échappatoire au non-savoir, à la mort.

Ce qui fait le plus peur : comment ne pas mourir sans avoir vécu ?
Y répondre ?
À côté.

Le tout dire ? Manqué. Coupure.

Perte.
Ecriture. Effacement. Empreinte. Lecture. Perdue ? Traduction. Désir.
Mi-dit.
Amour ?
Raté.
Retour à l’écrit.


Tenons l’amour hors de l’[amor]