Le Machine-Learning ou l’art de la déshumanisation

Londres, octobre 2018 et plus précisément chez Christie’s, une vente aux enchères engendre 75 000$ pour une œuvre d’Andy Warhol, 87 500$ pour une œuvre de Roy Lichtenstein mais également 350 000$ pour un tableau estimé 10 000$ intitulé Portrait d’Edmond de Belamy. Sa particularité ? Il a été généré par une intelligence artificielle développée par Obvious, un collectif d’artistes parisiens adeptes de Machine- learning (l’apprentissage automatique). On pourrait résumer ceci comme une science permettant de découvrir des structures, des modèles, et d’effectuer des prédictions à partir de données en se basant sur des statistiques, sur du forage de données, sur la reconnaissance de patterns et sur les analyses prédictives. Une citation de Picasso trône sur leur site : « Les ordinateurs sont inutiles, ils ne savent que donner des réponses ». On aurait sans nul doute préféré : « Je ne peins pas ce que je vois, je peins ce que je pense ». La réflexion de penser ce quelque chose à la manière de ces ‘’pourquoi ?’’, ces ‘’comment ?’’ ou encore de ces ‘’il y a quoi dedans?’’ enfantins est révélatrice d’une certaine curiosité et d’un intérêt aux choses mais faut vous dire, Monsieur, que chez les ordinateurs, on n’pense pas, Monsieur, on n’pense pas comme aurait pu chanter un certain Brel.

Ce n’était pas la première fois qu’une Intelligence Artificielle (IA) a été capable de transformer des données en produit, que ce soit en musique ou même en peinture avec, entre autres, en 2016, le projet Next Rembrandt, constitué de

scientifiques et de chercheurs qui ont développé une IA qui a conçu de toutes pièces un tableau inédit de Rembrandt, peintre reconnu pour sa maîtrise des émotions, des ombres et des lumières ; ceci avec, comme base de données, des centaines de tableaux. L’algorithme déstructurait pixels par pixels les processus compositionnels en analysant notamment les pigments de couleurs, les spectres de lumière, les traces de pinceaux ainsi que la morphologie des visages. Il en résultait un tableau que l’on aurait pu attribuer à ce cher Rembrandt mais il y manquait l’une des caractéristiques les plus importantes : le relief. Ce dernier fut ajouté avec l’aide d’une imprimante 3D et le tableau, annoncé telle une nouvelle découverte du peintre, aura pu au moins tromper historiens et spectateurs. ‘’L’art’’ en version 2.0.

On peut présupposer que lorsque l’heure de gloire du machine-learning sera à son apogée dans le monde de la musique, les plateformes de streaming auront la mainmise dessus. En effet, les principaux arguments de Deezer ou Spotify sont leur playlist. Ainsi, si une intelligence peut auto-composer et surtout auto-générer des playlist rap, électro ou pop, quelle place pourra-t-il restera-t-il à l’artiste ? Les plateformes de streaming prêtent plus d’attention au contenu qu’à l’art en lui-même. On se demanderait presque si, tout comme le numérique a dématérialisé les formats physiques par gain de place et de temps puisque que nous ne sommes plus obligés d’aller chez notre disquaire pour acheter la dernière galette, le machine-learning ne déshumanisera-t- il pas l’art ? Si ces plateformes peuvent inlassablement se gorger de morceaux différents, alors peut-être qu’un jour elles pourront également supprimer les rémunérations aux artistes, qui seront remplacés par une ou deux machines appartenant à la société.

Leur but ne sera plus de générer la meilleure playlist, mais plutôt de fabriquer la meilleure machine et d’écrire le meilleur algorithme pour se différencier de la concurrence. Bientôt viendra ce temps où l’on ne cherchera plus le meilleur artiste, mais bel et bien le meilleur scientifique capable de créer le meilleur artiste artificiel. De là à envisager que les intelligences artificielles remplaceront un jour les artistes, il n’y a qu’un pas.

Cette même année à Toronto, une équipe de chercheurs avait développé un système d’intelligence artificielle capable de générer et d’interpréter une chanson de Noël avec la simple analyse d’une image : un sapin. En entraînant le programme sur une base de données de centaines d’heures de musique, il était capable d’analyser les systèmes usuels de mesures et de mélodies. L’étape suivante étant de lui apprendre à trouver des mots-clés selon les objets donc ici

le champ lexical de Noël. On ne s’amusera pas à analyser cette chanson puisqu’il ne s’agit pas d’un résultat exceptionnel mais honnêtement, il est tout de même plutôt pertinent par son ambiance de fête de fin d’année.

Les GAFAM sont bien évidemment dans la course pour développer l’IA la plus perfectionnée et la plus rentable. Ces chercheurs de Toronto réfléchissent à des fins d’ordre technologique, les grandes multinationales elles, savent qu’elles ont un immense intérêt à jouer. Google, toujours en 2016, expose la première œuvre du programme Magenta, une IA de composition musicale. Facebook travaille déjà sur un programme similaire. IBM a déjà sorti un single grâce à Watson.

La firme téléphonique Huawei a réalisé un grand coup en 2018, en uniquement six mois, terminant la Symphonie n°8 de Schubert dite la « Symphonie Inachevée » grâce, ou à cause, de l’utilisation de l’IA de leur dernier smartphone en lui apprenant l’oeuvre magistrale de Schubert, ce qu’était une symphonie ainsi que les œuvres qui l’inspiraient pour nourrir la machine de l’esthétique schubertienne. L’IA a alors proposé des extraits que le compositeur et multi-instrumentiste, Lucas Cantor, a ou non retenu selon ce qu’il s’imaginait être du compositeur autrichien et l’a mis en orchestration de la même manière que Next Rembrandt. Ici on ne parle pas de traits de pinceaux, on parle de rythme, de mesures, de mélodies, d’harmonies, de temps, de battements, de silences, de chiffres et de nombres. On

cantonne la musique et l’art en général à un simple algorithme mathématicien, si j’ose dire, en laissant la machine analyser les prédictions les plus probables, tous les chemins mélodiques possibles comme d’apprendre qu’après telle ou telle suite d’accords, l’artiste fait telle ou telle chose par habitude. Le résultat est relativement sympa mais ce n’est pas du Schubert, on a des sonorités assez bersteiniennes, étrangement.

Cela soulève plusieurs questions d’éthique. On sait à présent que Schubert offrit sa partition à Anselm Hüttenbrenner, compositeur et critique musical autrichien, en guise d’abandon de création avec comme hypothèse la découverte de sa syphilis ou le non-désir de revenir sur cette symphonie liée à une phase dépressive de sa vie.

Il ne faut pas oublier le fait qu’un artiste -qu’il soit musicien, plasticien ou chorégraphe-, compose, peint ou danse en considérant ses émotions, son vécu, son corps et sa sensibilité. La différence entre un artiste et une IA pourrait être cet aspect que l’on appelle la vie, vie qui n’est pas programmable sur un ordinateur.

On est bien loin du message de la firme chinoise qui voulait simplement défier Google, détenteur de l’IA la plus aboutie du jeu de go, en présentant cette œuvre en février 2019 à quelques mètres du fief de ses chercheurs à Londres.

La question présupposée n’est plus de savoir si une intelligence artificielle peut faire de l’art mais plutôt si la création née d’une intelligence artificielle peut être considérée comme œuvre . Dans tous les cas, avant de dire que l’art c’était mieux avant, on peut dire que l’art, c’est mieux vivant.

Appel à contributions LN#4 « Effondrements »

Argument :

Le futur sera-t-il vert ? Dans ce nouveau numéro, l’équipe de Lapsus Numérique se propose de réfléchir à la question de l’effondrement qui a eu lieux ou à venir. De la collapsologie à la collapsosophie (comme le propose Pablo Servigne) nous prendrons le temps d’une réflexion partagée, avec « les philosophes publics », des artistes engagés, des penseurs du quotidien. Quels sont ces effondrements que nous sommes en train de vivre ? Tentons de dessiner les contours du monde de demain. Quels futurs ces effondrements nous permettent-ils d’entrevoir ou d’espérer ?

Le futur sera-t-il féminin ? Comment en sommes-nous arrivés aux présidents actuels? Trump, Poutine, Xi Jinping… jusqu’où irons-nous dans le non respect des humains et de la planète ? Nous voyons que d’autres mondes sont possibles. Dans la crise que nous traversons, les pays dirigés par des femmes semblent avoir mieux adapté leur politique à la situation. Le magazine Forbes soulève qu’en Allemagne, en Nouvelle Zélande, en Islande, au Danemark, en Norvège, en Finlande et enfin à Taïwan les femmes présidentes ont eu une grande capacité à répondre aux défis que constitue cette pandémie. L’interrogation peut-être : « Quelle sera la place de la femme dans la société de demain ? »

Quels lendemains l’observation du contemporain nous permet-elle d’entrevoir ? Pandémies, réchauffement climatique, catastrophes naturelles, migrations environnementales et réfugiés politiques. Comment peut-on faire le lien entre les causes climatiques et les dégâts anthropologiques, comment peut-on imaginer l’organisation de la planète de demain ?

Vers une chute de la domination masculine ? De la transition numérique à la transition écologique, de la dé-mondialisation à la décroissance, Le covid-19 en toile de fond, doit-on y voir un signe annonciateur d’un effondrement ? Le malaise dans la civilisation annoncé par Freud va-t-il encore avoir lieux? Les quêtes de pouvoir, les guerres des drones, le militantisme écologique, la lutte des sexes sont-ils des signes que le changement va avoir lieu? L’effondrement, passé ou futur, tend-il à cliver ou à rapprocher et quels vont être les changements paradigmatiques envisageables? Sommes-nous en train de voire la chute de la domination masculine, représentation de l’économie capitaliste, est-ce la fin de la prédominance de l’homme blanc hétérosexuel chrétien ?

Consignes formelles :

Lapsus Numérique est une revue qui se veut affranchie des codes universitaires et académiques, tout en conservant une exigence intellectuelle rigoureuse et en s’adressant à un public large. Ainsi, afin de tordre les normes, voici notre proposition :

  • Votre article sera d’une longueur comprise entre 5000 et 9000 signes, espaces compris.
  • Nous vous invitons, si le propos de votre article s’y prête, à faire un chapô, un petit paragraphe de quatre ou cinq phrases annonçant votre thème, et attrapant la curiosité du lecteur.
  • Les références bibliographiques seront inscrites entre parenthèses à la suite d’une citation ou d’une évocation précise d’un texte. Exemple : (Freud, L’interprétation des Rêves, 1902). L’usage des notes de bas de page sera réservé à un ajout de contenu difficilement intégrable dans le texte lui-même. Il se voudra limité.
  • Nous vous encourageons vivement à proposer une bibliographie de quelques ouvrages en fin d’article, pour inviter le lecteur à approfondir la réflexion que vous ouvrez.
  • Enfin, nous vous invitons à mettre en exergue une phrase ou deux de votre article, à l’aide d’une police grasse par exemple. Ces phrases seront mises en valeur dans la construction graphique de votre article.
  • Les contributions artistiques seront envoyées sous la forme qui convient à l’artiste.
  • Toutes les contributions devront être envoyées à l’adresse : lapsusnumerique@gmail.com

Soirée de lancement LN#3

L’équipe de Lapsus Numérique est ravie de vous inviter à la soirée de lancement du troisième numéro de sa revue, intitulé « L’Amour 2.0« . Dans ce numéro, nous avons voulu poser la question de l’Amour au temps du numérique, de ses mutations, de sa possibilité, de sa présence dans le lien social …

Forts des nombreux articles de nos contributeurs et d’une équipe artistique et graphique engagée, nous avons construit ce beau numéro de 130 pages hautes en couleurs et en profondeurs, afin de détricoter patiemment et de façon originale la question d’un « Amour contemporain ».

Nous serons très heureux de vous le présenter le mercredi 21 Octobre 2020 en soirée, à Montévidéo (3 impasse Montévidéo 13006 Marseille). Plusieurs interventions artistiques nous permettrons de vous faire sentir en acte le fondement de notre démarche (représentation de théâtre, dessin live, lecture de textes …). Programme à venir !

En espérant vous y voir nombreuses et nombreux !

Ulysse 2.0

Article issu du numéro #2 de la revue – « Humains et Robots »

Poussé par les vagues, Ulysse s’échoue sur l’île lointaine de Calypso. La nymphe en tombe amoureuse et ne peut se résoudre à le laisser repartir vers Ithaque. Si le transhumanisme revisite les grands récits, il semble que l’offrande de Calypso faite à Ulysse, lui promettant de vivre « sans âge, ni mort » mais à ses côtés, trouve dans l’actuel ses résonances.

Les mythes ne sont décidément plus à leur place.
Les légendes d’Ulysse et Calypso semblent se travestir. La nymphe aux cheveux bouclés se déguise, s’habillant de promesses médicales pour réitérer son offre dans le contemporain. Elles auraient pourtant pu nous mettre la puce à l’oreille ses crèmes anti-âge planquées dans les placards de la salle de bain, ses chirurgies ou ses implants capillaires. Mais loin de s’arrêter en si bon chemin, la déesse fait le pas et dresse la table pour finalement nous servir le nectar et l’ambroisie. « Goûtez donc à la nourriture des dieux ». L’éternité promise.

Faut dire que devant ce festin, Ulysse se fait bien hésitant. C’est qu’il en a marre des souffrances humaines et de tous ces discours grandiloquents sur sa condition et ses limites. L’âme, la mort, l’être. Des discours obtus. Limités. Rétrécis. Qu’on lui parle plutôt d’humanité augmentée, de cryogénisation ou de manipulation de son code génétique !

Puis franchement, objectivement, qui peut croire que Pénélope l’attende encore ? Qui peut croire en cet amour ? Non c’est d’abord sur soi que l’on doit compter pour être vraiment libre, pour être autonome, pour s’élever vers les cieux. Rien que sur soi. Pour Ulysse, le septième ciel, ce n’est plus une métaphore, il veut y aller pour de bon. Et ce n’est certainement pas Pénélope qui va l’y conduire.

Alors nul besoin de prendre cet air nostalgique en fixant la mer en direction d’Ithaque toute la journée. « Héros du retour ». « Celui qui est revenu pour être lui-même ». Non, héros du repos. Celui qui a trouvé la quiétude. Héro de l’oubli. Ou celui qui n’a que faire de ses souvenirs.
Non, décidément, les mythes ne sont plus à leur place.
Et Calypso, elle qui rêvait d’amour n’a plus le goût des légendes. Elle n’aime que la science, la médecine et ne jure que du Progrès. Elle songe à l’humanité augmentée pour se sentir moins seule, pour peupler son île d’errances solidaires. La mort des hommes est de toujours son isolement. Elle voudrait la liquider. Oui, liquider la mort. Mais pas simplement des pratiques de la vie, pas simplement la rendre clandestine. Non, la liquider. L’immortalité est pour elle un droit. Et la nature, injuste. Aux hommes de réclamer leur dû.

Il n’y a plus que des ombres qui peuplent maintenant l’île de Calypso. Des ombres anonymes traversant les jours devenus identiques à eux-mêmes. On ne les compte d’ailleurs plus. Personne ne songe à ses passions passées ; c’est la quiétude absolue.

Mais Ulysse est un héros. Il lui reste encore un peu de courage pour s’ennuyer et s’angoisser. Dans ce brouillard où chacun est devenu « personne », il se souvient de ce nom qu’il avait jeté au cyclope pour le duper. « Personne », comme le masque du plus rusé des hommes. Ulysse se souvient.

Et de ses souvenirs jaillissent à nouveau ses passions divines. Immaîtrisables. De celles qui le dépassent mais le renvoient sur terre. Sa haine qui le pourchasse, son amour qui le protège. Ulysse retrouve ses déchirures, ses manques et un être à conquérir. Il se souvient. Sa tragédie le rappelle. Il est temps de partir.

Alors non, les mythes n’ont plus de place.
Ils ont perdu la mémoire et se clandestinent. Ils n’ont plus guère le goût de la langue. Alors qu’ils chuchotaient à nos monstres intérieurs, les voilà qu’ils s’incarnent dans des créatures ; des créatures étonnement tentées par l’abandon de leur humanité.

Et au milieu de ces monstres anonymes, Ulysse, lui, se dirige vers ses souvenirs. Il s’avance sur le chemin du retour, dessinant pour chacun le sentier qui de l’errance mène au voyage.

« La Chaîne » par Laurent RIGAUD

Texte issu du numéro 2 « Humains et Robots »

I

Je venais de prendre mon service, derrière la machine, comme d’habitude, comme tout le monde. Sur ma droite, à la place de Jean, devant la machine, se tenait une autre machine, sophistiquée celle-là. Un androïde.

Cela faisait deux bons mois que Jean n’était plus à l’usine. Inapte. Il ne tenait plus la cadence et les experts venus quelques temps auparavant afin d’améliorer la gestion de l’espace pour un meilleur rendement n’avaient rien pu faire. Le diagnostic était sans appel : « Trouble de la performance ». Désormais, les services de santé s’occupaient de lui.

Prendre le poulet, le retourner, enlever les abats, poser le poulet sur le tapis roulant, prendre le poulet… huit heures par jour.

Jean réceptionne le poulet sur la chaîne, le suspend à un crochet. Il découpe, cuisses, ailes, filets… huit heures par jour.

Avec Jean, on arrivait à s’adapter au rythme de la chaîne. Parfois je ralentissais, n’envoyais pas trop vite les poulets. Il ne s’agissait que de quelques secondes de gagné mais sur huit heures cela pouvait se ressentir, surtout lorsque la douleur apparaissait. Mais ce jour-là, l’androïde allait vite, très vite, et il attendait les poulets. À chaque fois, l’espace d’un instant, il me fixait avec ses yeux tels des caméras. Les mêmes que celles suspendues au plafond.

Lorsque la sirène a annoncé la fin de la journée, je suis rentré chez moi. L’androïde, lui, est resté et une immense inquiétude m’a envahi. Son regard avait quelque chose d’étrange. Le lendemain, il était encore là. La chaîne a démarré, il s’est animé, a tourné la tête, m’a regardé, attendait.

II

« 35 ans de boutique et 75% de matière organique » me lançait régulièrement Jean avec son sourire teinté d’une légère amertume. C’était un drôle de type. Toujours un peu en colère et un rien désabusé. Il semblait appartenir à un autre temps. Il me parlait souvent d’un gars du début du 20e siècle dont j’ai oublié le nom. Cela s’appelle un artiste je crois.

« Tu vois Louis, ce film raconte notre histoire. Le gars, il visse des boulons sur une chaîne de montage et la chaîne va de plus en plus vite. Alors il accélère, mais il ne parvient pas à tenir la cadence. Du coup, il se retrouve happé par les rouages, tourne à l’intérieur du système et en ressort fou. Ce type était un génie subversif. Mais tu vois, c’était aussi un comique et on ne se rappelle que de ça, du comique ! Alors tout le monde rit, tout le monde applaudit, et tout le monde retourne visser ses boulons ! Mais merde ce gars était un Anarchiste !!! »

Un fort signal sonore m’a sorti de ma réflexion. C’était reparti pour huit heures. Cet androïde allait vraiment très vite. 

La chaîne, c’est elle le patron. Elle donne le rythme. C’est dur pour le corps. Jean disait qu’on appelait ça Taylorisme vers le milieu du 20e siècle et puis Toyotisme au début du 21e.

« Le bon geste dans le bon espace. Rendre le geste le plus précis possible, le plus efficace, éviter les mouvements inutiles, limiter la perte de temps, limiter l’espace, gommer la singularité, éradiquer l’erreur, s’adapter à la chaîne ! Mais crois-tu que Picasso aurait pu peindre toute son œuvre sur une chaîne ? ».

Artiste ? Anarchiste ? Picasso ? Taylorisme ? Toyotisme ? D’où sortait-il tout ça ? J’avais voulu me renseigner en regardant sur la toile mais n’avais rien trouvé à ce propos sur les sites officiels de la corporation et m’étais demandé si Jean ne déraillait pas un peu.

Le signal sonore a retenti à nouveau. L’androïde attendait.

III

– Louis. Vous permettez que je vous appelle Louis ? Nos études montrent une baisse de la performance dans votre travail. Il semblerait que votre rythme ait quelque peu ralenti.

En face de moi, ils étaient trois. Des agents du Service du dysfonctionnement.

– Mais ne vous inquiétez pas, nous allons vous aider afin que vous retrouviez vos compétences initiales. Nous voyons dans votre dossier que vous avez déjà bénéficié de soins pour vos genoux.

– Oui, j’ai débuté à l’orientation de la marchandise. Les genoux, c’était à force de me baisser pour soulever les cartons.

– Hum, je vois. Nous avons repéré que la défaillance serait aujourd’hui située au niveau de vos poignets. Vous allez être reçu par les Services de santé afin qu’un diagnostic soit établi.

IV

Avec mes nouveaux poignets biotechniques, j’ai cru que cela allait s’arranger. Mais je n’arrêtais pas de penser à une discussion que j’avais eu un jour avec Jean, chez lui, après le boulot.

– Je ne comprends pas Jean. Les gars quand ils bossent, ils gueulent contre les patrons et quand ils ne bossent plus, ils gueulent encore contre les patrons.

– J’vais te dire Louis, c’est très simple. Ils gueulent parce que ce sont des crétins. Oui des crétins. Franchement pour rester huit heures par jour le nez dans le cul d’un poulet faut vraiment être un crétin. Mais le pire c’est quand ils se font virer. Après tout c’qu’on a fait pour cette usine. J’y ai passé trente ans de ma vie. Et maintenant ? Dans quel cul je vais mettre mon nez ? Non, mais qu’est-ce qu’ils croient ? Qu’on va leur dérouler le tapis rouge pour service rendu à la Corporation !!! Oui tu as raison Jean. Quand ils bossent, ils gueulent contre les patrons. Quand ils ne bossent plus, ils gueulent contre les patrons. J’vais te dire. Ça les arrange. Comme ça, ils se disent qu’ils ne sont pas responsables. Mais tu sais, pour mettre son nez dans l’cul du poulet, faut un peu s’pencher en avant, parfois faut même s’mettre accroupi, et là généralement c’est pas un nez qu’tu reçois ! Tu vois un peu le tableau ? Au début ça fait un peu mal, et puis on s’habitue, peut-être qu’on finit même par aimer ça. Mais y’a quelque chose qui leur fait vraiment mal. C’est quand ça s’arrête. Parce que là ils se retrouvent seuls face à eux-mêmes. Obligés de faire le triste constat de leur misérable condition. Et ça c’est insupportable. Alors ils regardent plus loin. Un gars qui met son nez dans l’cul d’un poulet meilleur marché. Et là c’est encore plus insupportable, parce que lui, il a au moins un cul dans lequel il peut mettre son nez. Alors ils se choisissent un responsable. Un responsable qui va les sauver. Ils votent même pour lui. Comme ça, si le responsable ne les sauve pas, ils pourront toujours dire que c’est de sa faute. Alors Louis ! Demande toi ! À qui appartient le cul dans lequel tu mets ton nez ?

Jean se tenait face à moi, le coude posé sur la table, l’avant-bras à la verticale. Dans sa main, un croupion grandeur nature, en bois, sculpté.

-Tiens c’est pour toi. Et n’oublie pas. La vérité est dans le cul du poulet !!! 

V

En rentrant chez moi, j’ai cherché ce croupion. Je ne me rappelais plus où je l’avais mis mais j’ai fini par le trouver au fond d’un tiroir. J’ai pris un marteau. J’ai tapé d’un coup sec. À l’intérieur se trouvait un disque dur Gigamax. Assez rare et plutôt cher. Je l’ai glissé dans la fiche prévue à cet effet, derrière mon oreille droite, et là :

Une infinité de données, une immensité de savoirs pour laquelle mille vies ne seraient pas suffisantes afin d’en faire le tour.  

VI 

Je n’ai plus le cœur à travailler. Le signal sonore a retenti trois fois aujourd’hui.

– Louis. Vous permettez que je vous appelle Louis. La corporation a décidé de vous offrir un Programme de réadaptation à la performance. Les Services de santé vont venir vous chercher.

Je me suis rendu à l’atelier afin de récupérer mes affaires. En sortant, je me suis tourné une dernière fois vers l’androïde. Nous nous sommes regardés. Il m’a semblé qu’il pleurait.